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Serge Gainsbourg

Membre du groupe : Lucien Ginsburg

Il s'appelle Lucien, il est né le 2 avril 1928 quelques instants après sa sœur jumelle Liliane, dans une famille russe et juive : le père, pianiste, se nomme Joseph Ginsburg ; la mère, Olia ; sa grande sœur se prénomme Jacqueline. Joseph et Olia s'étaient rencontrés à Théodosie, en Crimée, ils s'étaient installés après avoir fui la révolution bolchevique de 1917...

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Le soir, la nuit, Joseph travaille comme pianiste de bar ou chef d'orchestre. Le jour, il fait ses gammes et joue pour le plaisir du Scarlatti, du Bach, du Chopin, du Gershwin, du Vivaldi. "Prélude à ma formation musicale, de zéro à vingt ans, chaque jour, j'ai entendu mon père jouer au piano, racontera Serge plus tard, mes premiers souvenirs furent esthétiques et musicaux..."
Très tôt, Joseph met ses enfants au piano ; si les filles se débrouillent plutôt bien, le papa se montre parfois sévère avec le petit Lucien. Parfois, quand il commet une grosse bêtise, il reçoit une raclée, des coups de ceinture sur les fesses : romantique et un brin masochiste, il s'étend pour pleurer sur son petit lit en fer : "Je me disais que j'étais le plus malheureux des petits garçons mais aussi le plus heureux. Et vous savez pourquoi ? Parce que j'adorais le moment où les larmes, coulant à la verticale, atteignaient la commissure des oreilles..."
Le soir, après ses devoirs, il s'évade dans l'univers féerique de ses bandes dessinées favorites, les aventures de Luc Bradefer, de Guy l'Eclair ou de Mandrake le magicien. Plus tard, il se délectera des contes souvent cruels de Grimm, Perrault et Andersen.
"L'ÉTOILE DE SHÉRIF"
A l'école, il est mignon et plutôt bon élève, du moins tant qu'il est en primaire. Un jour, il reçoit même la croix d'honneur, qu'il épingle fièrement sur sa blouse noire. Sur le chemin du retour, il croise la chanteuse réaliste Fréhel ­- qui n'est plus que l'ombre de l'immense vedette qu'elle a été dans les années vingt - qui l'invite dans un troquet et lui offre un diabolo-grenadine et une tartelette aux fraises. Passé son douzième anniversaire, ça se corse mais le destin y est pour quelque chose : la guerre est déclarée à la fin de l'été 1939, alors que papa Gainsburg termine sa saison au casino de Dinard, où il a logé toute sa petite famille. Chouette combine, quand on y pense : grâce au boulot du père, les enfants ont droit chaque année à deux mois de vacances idylliques, sur les plages de la côte Atlantique, du Touquet à Biarritz, à une époque où les congés payés - créés en 1936, à l'époque du Front Populaire - sont encore un rêve pour l'immense majorité des Français. C'est comme cela qu'à l'âge de huit ans le p'tit Lulu avait ressenti son premier frisson amoureux : il était sur une plage, aux côtés d'une fillette de son âge, les haut-parleurs diffusaient "J'ai ta main dans ma main" de Charles Trenet, son chanteur préféré...
Dessin et péritonite : de retour à Paris où l'on voit se multiplier sur les murs et dans le métro les affiches antisémites de la propagande franco-allemande, Lucien, qui a maintenant 13 ans, s'inscrit à l'Académie de dessin de Montmartre. Comme son père - qui avait rêvé d'être peintre avant de se consacrer au piano - il montre des dispositions certaines pour les arts graphiques. Dès le printemps 1942, quand le port de l'infamante étoile jaune devient obligatoire pour les Juifs, Lucien se rend à ses cours de dessin "avec l'étoile de shérif" comme il ironisera plus tard (voir la chanson "Yellow Star" sur l'album Rock around the bunker) ; à ses côtés, un officier allemand oeuvre à son chevalet... Mais bientôt, Lulu tombe malade, il se tape une péritonite tuberculeuse, mortelle à l'époque à 99 %. Sauvé par un éminent professeur, l'adolescent a maigri, il est envoyé en convalescence dans la Sarthe pour se refaire une santé.

"FAIRE CHANTEUR"
Entre-temps, Joseph a dû fuir Paris : à la peur, constante, d'être arrêté et envoyé au camp de Drancy s'est rajoutée l'impossibilité de trouver du travail. Après un interminable périple, au cours duquel Joseph perd vingt kilos, il s'installe sous un faux nom du côté de Limoges et envoie de l'argent, clandestinement, à sa famille restée à Paris. Lucien rattrape vaille que vaille son retard scolaire dans une école privée mais déjà les études n'ont plus grand intérêt pour lui. Finalement, fin 1943, Olia, ses deux filles et son gamin quittent la capitale. Les rafles se multiplient depuis le cauchemar du Vel d'Hiv. Dans les environs de Limoges, Lucien est inscrit dans un collège où les professeurs le protègent, y compris de la Milice qui fait des ravages monstrueux. De retour à Paris, après la Libération, il retourne au lycée Condorcet mais abandonne en cours d'année scolaire : ses résultats son désastreux, l'un des profs semble regretter de ne plus pouvoir se montrer ouvertement antisémite et le prend en grippe, le futur Gainsbourg n'a jamais passé son Bac...
A force de dessiner des nus féminins, à l'Académie où il a repris les cours de peinture, la question de l'amour commence à sérieusement le hanter. Mais Lucien est romantique, il rêve d'amour absolu. Deux ans plus tard, il croit le rencontrer en la personne d'Elisabeth, secrétaire d'un poète surréaliste nommé Georges Hugnet. Avec elle, il passe quelques nuits dans l'appartement de Salvador Dali, dont elle s'était procuré les clés. Il finit par l'épouser, en novembre 1951, après avoir accompli son service militaire, à la caserne de Charras puis au camp de Frileuse. Pour subsister - et ne plus vivre au crochet de son épouse - il se trouve un job dans un centre pour enfants juifs orphelins ou rescapés de la déportation, à Maisons-Laffitte. C'est là qu'il interprète ses premières chansons, pour amuser les enfants, en s'accompagnant à la guitare.
Au bout de trois ans, ce boulot s'interrompt. Lucien continue à peindre, mais il n'est jamais satisfait du résultat : il gratte ses toiles au fur et à mesure qu'il les peint, raison pour laquelle il ne reste qu'une petite dizaine de ses oeuvres, tout le reste a été détruit. Il s'est aperçu qu'il ne pourrait jamais atteindre le génie de ses maîtres dans le domaine de la peinture. Qui plus est, parce qu'il faut bien bouffer, il se retrouve à faire des petits boulots miteux, comme colorier des centaines de photos noir et blanc ensuite épinglées à la devanture des cinémas... Ou alors, il fait - comme papa ! - le pianiste de bar. Il accepte même, vers 1954, un boulot de chef d'orchestre chez Madame Arthur, fameuse boîte de travestis à Montmartre. L'été, dès l'année suivante, il "fait la saison" au Touquet, au très chic Club de la Forêt. Au piano, son toucher délicat fait chavirer le coeur de certaines touristes anglaises, aussi riches qu'esseulées, qui viennent l'écouter. Après avoir vécu la vie de bohème avec Elisabeth, il s'en éloigne en côtoyant "Les rupins", comme le chante Léo Ferré...
Mais il est un autre chanteur qui influence énormément celui qui s'est métamorphosé en Serge Gainsbourg, après avoir brièvement choisi le pseudonyme de Lucien Grix. Celui-ci se nomme Boris Vian et c'est sans doute aux Trois-Baudets, au printemps 1955, que Serge l'aperçoit pour la première fois, chantant d'une voix glacée ses textes agressifs et cyniques ("J'suis snob", "La java des bombes atomiques", etc.). Pour Serge, c'est la révélation : il se dit que lui aussi, avec son physique difficile (d'autant qu'il se trouve très laid) pourrait "faire chanteur". Alors qu'il s'est trouvé un nouveau job comme accompagnateur de Michèle Arnaud, chanteuse intello, très belle et très chic, qui se produit tous les soirs au Milord l'Arsouille du côté du jardin du Palais Royal, il se lance et lui propose ses premières chansons.

LA PREMIÈRE FOIS
Aussitôt, celle-ci perçoit en Serge un talent singulier, à une époque où les auteurs-compositeurs-interprètes règnent en maître dans les temples parisiens de la chanson (Gilbert Bécaud, Charles Aznavour, Léo Ferré, Georges Brassens, mais aussi des débutants nommés Jacques Brel ou Guy Béart). Elle adopte quelques-unes de ses premières oeuvres, telles "Douze belles dans la peau", "La recette de l'amour fou", "Jeunes femmes et vieux messieurs" ou "La femme des uns sous le corps des autres".
Mais elle fait mieux encore : elle encourage Serge à monter lui-même sur la petite scène du Milord pour y interpréter ses titres. Et c'est ainsi que, fin 1957, Gainsbourg chante pour la première fois "Le poinçonneur des Lilas", une chanson d'une rare maturité - c'est un débutant, même s'il approche déjà de la trentaine - rapidement remarquée par des artistes aussi cotés que les Frères Jacques ou Philippe Clay. Très vite, Yves Montand, accompagné de Simone Signoret, vient applaudir la révélation du moment dans les caves de la rue de Beaujolais. "Qu'est-ce que tu veux, mon p'tit gars, lui demande Montand : tu veux faire l'auteur, le compositeur, l'interprète ?" Et là, Serge, faraud, lui répond "Moi, je veux tout !" Une réponse qui refroidit Montand, qui lui aurait bien emprunté l'une ou l'autre chanson, comme il l'avait fait en puisant des pépites dans le répertoire de Francis Lemarque...

DU CHANT À LA UNE
Il signe bientôt un contrat avec la firme Philips, la plus prestigieuse du métier (Brassens, Brel, etc.) et un album 25 centimètres est publié en 1958, intitulé Du chant à la une qui contient, outre "Le poinçonneur", des perles telles que "Ronsard 58", "Ce mortel ennui", ou "Du jazz dans le ravin". Boris Vian se fend illico d'un article dans Le Canard Enchaîné : "Allez, lecteurs ou auditeurs toujours prêts à brailler CONTRE, contre les fausses chansons et les faux de la chanson, tirez deux sacs de vos fouilles et raquez au disquaire en lui demandant le Philips B 76447 B (...) C'est le premier 25 cm 33 tours d'un drôle d'individu nommé Gainsbourg Serge (...) En ce qui me concerne j'espère que ce ne sera pas le dernier. En ce qui vous concerne, c'est vous qui pouvez faire que ce ne soit pas le dernier. (...) Vous viendrez me dire que ce garçon est un sceptique, qu'il a tort de voir les choses en noir, que ce n'est pas "constructif"... (si, si, vous dites des choses comme ça). A quoi je répondrais qu'un sceptique qui construit des paroles et des musiques comme ça, faudrait peut-être y regarder à deux fois avant de le classer parmi les désenchantés de la nouvelle vague..."
A la lecture de ces lignes, Serge se sent pousser des ailes. Même si ses chansons ne passent pas, ou à peine, à la radio. Même si le fait de monter sur scène est pour lui une torture : paralysé par le trac, il ne fait rien pour séduire le public et celui-ci le lui fait bien sentir en restant de glace. Pourtant, son nom circule, c'est la révélation de cette fin d'année 1958 ; quelques mois plus tard, son premier album va recevoir le Grand Prix de l'Académie Charles Cros. Juliette Gréco, sans hésiter, va bientôt consacrer un 45 tours quatre titres à cet énergumène de la chanson : celle à qui il offrira plus tard "La Javanaise" se contente en 1959 d'interpréter "Il était une oie" et "L'amour à la papa".

UNE NOUVELLE GUEULE
1959 - 1964
Et pourtant, pour parler franchement, ça ne va pas fort pour Gainsbourg en cette fin d'années 50. Malgré cet accueil critique enthousiaste et ce Grand Prix de l'Académie Charles Cros, il ne s'est pas vendu plus de deux mille exemplaires de son premier album 25 cm Du chant à la une. Comme ses chansons passent peu à la radio - à l'exception du "Poinçonneur des Lilas", en particulier dans l'interprétation épatante qu'en donnent les Frères Jacques - il ne peut pas compter non plus sur ses droits d'auteur pour faire bouillir la marmite. Le reste du temps, comme on dit dans le métier, il cachetonne : il chante tous les soirs au Milord l'Arsouille, on le voit sur la scène des Trois Baudets, il part même en tournée avec Jacques Brel sur les routes de France quand Jacques Canetti met sur pied la tournée Opus 109 (le "sang neuf" de la chanson !). Dans la voiture décapotable de Brel - qui est lui-même un débutant, mais dont la notoriété ne cesse de grandir depuis qu'il chante "Les Flamandes" et "La valse à mille temps" -, Gainsbourg et lui s'amusent à se cracher à la figure, en plaçant le glaviot dans le sens du vent et de la vitesse !
Un début d'éclaircie intervient début 1960 lorsque Serge enregistre "L'eau à la bouche" qui obtient un joli succès tout en étant la musique du film homonyme réalisé par un digne représentant de la Nouvelle Vague, Jacques Doniol-Valcroze. Le cinéma, en voilà une bonne idée... Justement, un directeur de casting à la recherche de "nouvelles gueules" lui propose d'interpréter le rôle d'un maître-chanteur à la petite semaine dans un film de Michel Boisrond, Voulez-vous danser avec moi ? dont la star se nomme... Brigitte Bardot.
Entre-temps, notre héros continue d'enregistrer : parmi les huit chansons de son deuxième album 25 cm on trouve un poème d'Alfred de Musset ("La nuit d'octobre"), des titres misogynes dans la lignée du "Ronsard 58" de son premier opus ("L'amour à la papa", "Jeunes femmes et vieux messieurs") mais aussi une intéressante concession à ce rythme étrange venu d'outre-Atlantique, le rock'n'roll, avec "Le claqueur de doigts", Gainsbourg inaugure une forme poétique et musicale plus percussive qu'il ne cessera ensuite d'explorer. Néanmoins, lorsque paraît en 1960 son troisième 25 cm, L'étonnant Serge Gainsbourg, le décalage devient inconfortable : arrivé trop tard pour être rattaché au style Rive Gauche (que de toute façon il n'apprécie guère), pas aussi respecté que Brassens, Aznavour, Brel ou même Ferré, Gainsbourg s'entête à montrer de lui l'image d'un poète maudit et s'applique à chanter des textes de grands écrivains ("Chanson de Maglia", Victor Hugo ; "Le rock de Nerval", etc.) tout en rendant hommage - par le biais d'un titre certes superbe mais peut-être déjà anachronique au moment où Johnny Hallyday et les Chaussettes Noires triomphent avec leurs premiers disques - à l'auteur des "Feuilles mortes" : "La chanson de Prévert" est un chef d'¿uvre, c'est entendu, mais on peut lui préférer les textes plus incisifs de "En relisant ta lettre" ou "Requiem pour un twisteur". Ce dernier morceau figure sur son quatrième 25 cm (simplement intitulé No 4) qui est publié en 1962, aux côtés des "Goémons", de "Intoxicated Man", de "Baudelaire" et de "Black trombone".
Depuis Gréco en 1959, on ne peut pas dire que les interprètes de Gainsbourg se bousculent au portillon. Fidèle, Gréco réapparaît en 1962 et pour la remercier Gainsbourg lui offre un titre splendide : "Accordéon" ("Dieu que la vie est cruelle / Au musicien des ruelles / Son copain son compagnon / C'est l'accordéon"). Quelques mois plus tard, il devine en elle l'interprète idéale d'une valse nostalgique qu'il a enregistrée à Londres aux premiers jours de l'année 1963 : dans la bouche de Gréco, "La Javanaise" prend son envol et elle ne l'a jamais retirée de son répertoire depuis...

CHEZ LES YÉ-YÉ...
Lors des séances londoniennes de "La Javanaise", Serge s'est amusé à mettre en boîte deux morceaux nettement plus rythmés qui vont bientôt lui assurer une passerelle vers la jeune génération qui monopolise l'attention des médias, autrement dit la bande de Salut les Copains où un "vieux" comme Gainsbourg (34 ans en 1962, face aux 19 ans d'un Johnny ou aux 18 ans d'une Françoise Hardy, que l'on découvre cette année-là avec "Tous les garçons et les filles") n'a pas sa place, ou presque. D'un côté, nous avons "Vilaine fille, mauvais garçon" que la charmante Petula Clark ne va pas tarder à mettre en boîte, tout comme d'autres chansons que Serge va lui distiller avec soin au fil des mois, avec notamment "Les incorruptibles", "O O Sheriff" et "La gadoue" en 1964 (cette dernière sera également reprise en 1996 par Jane Birkin sur l'album Versions Jane). De l'autre, nous avons "L'appareil à sous", l'un des premiers titres mis en boîte par Brigitte Bardot (en 1963) lorsque celle-ci décide de se lancer, pour rire, dans la chanson.
Et si l'avenir ne se trouvait pas dans cette voie-là, "Chez les yé-yé" ? C'est ce que Gainsbourg ne va pas tarder à comprendre...
En attendant, il veut en découdre une fois pour toutes avec ce jazz qu'il aime tant. Il s'est temporairement fâché avec son orchestrateur des débuts, l'épatant Alain Goraguer (qui avait occupé les mêmes fonctions, à ses débuts, aux côtés de Boris Vian), mais il a pour l'album 30 cm qu'il s'apprête à mettre en boîte une idée assez précise de ce qu'il recherche. Un son dépouillé, qui swingue un maximum, en petite formation. Claude Dejacques, son directeur artistique, lui suggère d'engager l'excellent guitariste jazz et électrique Elek Bacsik et le contrebassiste Michel Gaudry.
C'est en novembre 1963 qu'ils mettent en boîte les douze titres de Gainsbourg Confidentiel avec des pépites telles que "Chez les yé-yé", "Le talkie-walkie", "La fille au rasoir" et "Elaeudanla Teiteia".
Toujours aussi peu à l'aise sur scène - paralysé par le trac, blafard, avec son visage en lame de couteau et sa gestuelle minimaliste - Serge se voit cependant proposer une série de concerts au Théâtre des Capucines dans la série prestigieuse des "Mardis de la chanson" organisés par Gilbert Sommier (que l'on peut aussi créditer d'avoir sorti Barbara de son écrin de L'Écluse pour que sa beauté éclate sur des scènes à la mesure de son talent). En première partie de son tour de chant, deux débutants se partagent les fonctions de "lever de rideau" : Romain Bouteille et Boby Lapointe... "Boby faisait un tabac, se souvenait Gainsbourg. Il ramassait tout et moi je me ramassais. Un jour, un des patrons de Philips me raccompagne après le spectacle et me dit cette chose que je n'oublierai jamais : "Vous savez qui a triomphé ce soir ? C'est Lapointe." Je le savais, c'était pas la peine de me le dire. J'en ai été terriblement blessé."
Ceci dit, comme souvent chez Serge, ses souvenirs avaient tendance à tout noircir : il oubliait par exemple que le soir de la première le Tout-Paris s'était déplacé en masse : aux premiers rangs on apercevait Françoise Sagan, Joseph Kessel, Louise de Vilmorin, Guy Béart, Juliette Gréco et Philippe Clay. Serge avait même réussi à sortir de sa tanière un ermite notoire, Georges Brassens...
Prédestiné par son titre, l'album Gainsbourg Confidentiel le restera : comme toujours, un succès critique sans faille ; comme depuis cinq ans, des ventes minimales. Il est temps de passer à autre chose et Serge le sent ; mais avant de faire le grand saut dans l'univers rock (en 1966 avec l'EP "Qui est 'in' qui est 'out'"et "Docteur Jekyll et Monsieur Hyde"), il se sent attiré vers les rythmes syncopés de l'Afrique et de l'Amérique du Sud : quelques mois à peine après son premier 30 cm il nous en propose un deuxième, le stupéfiant Gainsbourg Percussions.

CES PETITS RIENS
Nous sommes en 1964 et les Beatles ont tout bouleversé sur leur passage, y compris en France où l'on se passionne pour "les 4 garçons dans le vent" qui, en janvier de cette année-là, ont chanté sur la scène de l'Olympia à la même affiche que Sylvie Vartan. Gainsbourg, lui, voit plus loin encore. Il est fasciné par des disques de musique africaine qu'il écoute en boucle ; toujours à la recherche d'un support rythmique qui convienne à sa prosodie, il se lance dans l'enregistrement de ce Gainsbourg Percussions qui le place d'emblée à l'avant-garde de l'expérimentation musicale.
"La nouvelle vague, je dirai d'abord que c'est moi, explique-t-il à l'époque à Denise Glaser dans l'émission "Discorama". Nouvelle vague veut dire qui est à l'avant-garde de la chanson. (...) Je pratique un autre métier que les yé-yés. Les yé-yés, c'est de la chanson américaine. De la chanson américaine sous-titrée. (...) Moi je pratique la chanson française. La chanson française n'est pas morte, elle doit aller de l'avant et ne pas être à la remorque de l'Amérique. Et prendre des thèmes modernes. Il faut chanter le béton, les tracteurs, le téléphone, l'ascenseur... Pas seulement raconter, surtout quand on a 18 ans, qu'on se laisse, qu'on s'est quitté... J'ai pris la femme du copain, la petite amie du voisin... Ça marchera pas. Il n'y a pas que ça dans la vie quand même. Dans la vie moderne, il y a tout un langage à inventer. Un langage autant musical que de mots. Tout un monde à créer, tout est à faire. La chanson française est à faire."
Avec "Ces petits riens" ("Mieux vaut n'penser à rien / Que n'pas penser du tout / Rien c'est déjà / Rien c'est déjà beaucoup"... ), "Pauvre Lola", "New York USA" ou encore "Couleur café", Serge dynamite les formes classiques de la chanson avec un coup de main d'Alain Goraguer, avec qui il s'est réconcilié : "Nous nous sommes amusés comme des fous, se souvient ce dernier, surtout quand on montrait aux choristes françaises comment prendre des voix de négresses un peu aiguës. En dehors d'un sax et d'une guitare rythmique, ce ne sont que des percussions..."

GALL, CIRE ET SON
Avec le même Goraguer, Gainsbourg vient également d'enregistrer trois chansons pour une charmante lolita de la scène yé-yé, la craquante France Gall : après "N'écoute pas les idoles", il y a eu le texte grinçant de "Laisse tomber les filles" ("Laisse tomber les filles, laisse tomber les filles / Un jour c'est toi qui pleureras / Non pour te plaindre il n'y aura / Personne d'autre que toi")... Des paroles qui n'ont évidemment rien à voir avec le côté nunuche-chouchou du reste de l'univers yé-yé, qui a son charme, bien sûr, mais pas la moindre profondeur. D'emblée, il impose une lecture au second degré ou encore se montre délibérément négatif ou simplement lucide : il a perçu en France Gall une grande nostalgie, celle d'une très jeune fille mal dans sa peau qui n'aime pas toujours ce qu'on lui fait faire. C'est avec France que Serge va définitivement accomplir sa métamorphose quand, début 1965, il lui écrit "Poupée de cire poupée de son" à l'occasion du Grand Concours Eurovision de la Chanson. Le poète maudit aux ventes confidentielles n'a plus d'états d'âme : "J'ai retourné ma veste parce que je me suis aperçu que la doublure était en vison !"

1965 À 1970
Au zénith de sa créativité pop, en attendant les chefs d'¿uvre des années 70, Gainsbourg aligne durant cette période des classiques tels que "Poupée de cire, poupée de son" ou "Je t'aime... moi non plus". Les années 1965 à 1970 sont tout simplement la période la plus agitée de sa vie d'artiste... et d'homme, tout simplement !
Tout commence par la naissance de sa première fille, Natacha, en août 1964 et Serge est aux anges. Grâce à Petula Clark et à la petite France Gall, les droits d'auteur commencent à gentiment s'additionner. Participant une nouvelle fois à l'émission Discorama animée par Denise Glaser, qui lui demande "Pourquoi avez-vous retourné votre veste ?", Gainsbourg se livre à une démonstration : "Parce que je m'en sors comme ça, je m'en sors beaucoup mieux. Je suis à un âge où il faut réussir ou abandonner. J'ai fait un calcul très simple, mathématique. Je fais douze titres pour moi, sur un 33 tours de prestige, jolie pochette, des titres très élaborés, précieux. Sur ces douze titres, deux passent sur les antennes et les dix autres sont parfaitement ignorés. J'écris douze titres pour douze interprètes différents et les douze sont tous des succès."
Exact : ses chansons pour France ("N'écoute pas les idoles", "Laisse tomber les filles", etc.) et pour Petula ("Les incorruptibles", "O O Sheriff") sont de vrais succès. Mais rien ni personne n'aurait pu prédire le raz-de-marée qui se produit le 20 mars 1965 lorsque France Gall, qui représente le Luxembourg au Grand Concours Eurovision de la Chanson, triomphe avec "Poupée de cire, poupée de son" en direct de Naples...
L'ULTIME TOURNÉE
Et pourtant, l'année 1965 n'avait pas bien débuté pour Serge : déçu par les ventes maigrichonnes de l'album Gainsbourg Percussions, il s'était laissé embarquer dans une tournée de dix concerts, en février, en première partie de Barbara. Celle-ci n'est pas encore la superstar de "L'aigle noir " (sorti en 1970) mais deux superbes albums (Dis, Dis, quand reviendras-tu ? en 1963 et Barbara chante Barbara en 1964) ont suffi pour faire de la "Dame brune" un nouveau monstre sacré du music-hall. Son public s'accroît sans cesse, on est loin de la poignée de fidèles qui venait l'applaudir à L'Écluse... Or, ce public va avoir à l'égard de Serge une véritable réaction allergique : "Sans le huer, les spectateurs le chahutaient, racontait Barbara. On sentait une grande agitation, une étrange réaction dans la salle. Au bout d'un moment, j'étais tellement révoltée qu'il a fallu que je réagisse et je me revois montant sur scène pour leur dire que je ne comprenais pas. Dans la nuit, on en a longuement parlé, il m'a dit qu'il préférait quitter la tournée, je sentais une grande tristesse, un profond découragement !"
Au lendemain de cette expérience traumatisante, Serge décide de ne plus jamais remonter sur une scène.

L'AUTEUR À SUCCÈS
A peine remis de ce coup de déprime, Gainsbourg accompagne France Gall à Naples. Durant les répétitions, l'orchestre de l'Eurovision avait sifflé la chanson. Mauvais présage ? En effet : au moment du vote, les pays francophones n'accordent que peu de points à la "Poupée" contrairement au reste de l'Europe...
Après un "merci" à peine audible, Gainsbourg est également acclamé et dès ce moment il est doublement piégé - par ceux qui le découvrent et par ceux qui l'aimaient déjà : "Mes disques sont un miroir / Dans lequel chacun peut me voir / Je suis partout à la fois / Brisée en mille éclats de voix..."
Très vite, "Poupée de cire" récolte des ventes ahurissantes : à travers toute l'Europe, mais aussi chez les Nippons, grâce à la version japonaise que France met en boîte illico. Auteur à succès, Gainsbourg n'a plus de souci à se faire, dans l'immédiat, côté matériel. Il ne court plus le cachet, il a le temps de réfléchir à la prochaine étape : "Je vais me lancer dans le rock, le vrai rock ! déclare-t-il à un magazine télé. J'en écrirai douze cette année. Je veux être célèbre en 1965 ! Voilà six ans que j'attends, ça suffit !"
En réalité, les choses vont prendre un peu plus de temps à se mettre en place. Dans l'immédiat, Serge écrit et compose pour Régine "Les p'tits papiers", qui est devenu depuis un autre classique de la chanson française : "Laissez parler / Les p'tits papiers / A l'occasion / Papier chiffon / Puissent-ils un soir / Papier buvard / Vous consoler..." A Brigitte Bardot, il refile deux titres amusant : "Bubble Gum" et "Les omnibus". Enfin, à Valérie Lagrange, il fait chanter "La guérilla", une furieuse espagnolade sur un thème d'actualité, à une époque où les journaux sont remplis des exploits de "Che" Guevara...
Ce n'est en définitive qu'en décembre 1965 que Serge grimpe à bord du ferry-boat ; à Londres, avec une petite formation rock, il enregistre quatre nouveaux titres, parmi lesquels les excellents "Qui est 'in', qui est 'out'" et "Docteur Jekyll et Monsieur Hyde".

SOUS LE SOLEIL, EXACTEMENT
L'année 1966, Serge la consacre essentiellement à l'écriture, avec la réalisateur suisse Pierre Koralnik, de la comédie musicale Anna, dont la diffusion est programmée en janvier 1967 sur la seconde chaîne couleur (enfin, pour ceux qui l'ont), avec "Sous le soleil exactement", interprété par Anna Karina, comme chanson phare. Ce qui ne l'empêche pas de concocter des petites merveilles pour France Gall ("Baby Pop" et "Les sucettes"), un petit bijou pour Michèle Arnaud ("Les papillons noirs").
On l'aperçoit dans un épisode du feuilleton Vidocq à la télévision ; on lui demande également d'en composer le générique : cela donne l'excellente "Chanson du forçat". Quant à l'emploi du temps de notre lascar, en cette année 1967, il ressemble effectivement à un travail de forçat. Sollicité tous azimuts, il compose à tour de bras : "Les petits boudins" pour Dominique Walter, "Boum Badaboum" pour Minouche Barelli (Eurovision 67, un désastre), un titre pour Claude François ("Hip Hip Hip Hourrah"), des musiques de film (dont L'Horizon de Rouffio, avec le fameux "Elisa") et même une chanson pour Le pacha, un film avec Jean Gabin dans lequel Serge fait une apparition remarquée, d'autant qu'il chante le "Requiem pour un con"...
En 1967 toujours, Serge publie un nouveau super-45 tours rock, avec quatre titres éblouissants, tels que "Comic Strip" et "Torrey Canyon", qui commente le premier grand désastre écologique des temps modernes, lorsque ce pétrolier géant déversa ses 120 000 tonnes de brut sur les côtes bretonnes... Enfin c'est également à l'automne 1967 qu'il revoit Brigitte Bardot, à l'occasion du tournage du "Show Bardot" : alors qu'ils vivent quelques semaines d'une fulgurante passion, Serge lui écrit "Harley Davidson", "Contact" (qu'elle chante en solo), "Bonnie & Clyde" (qu'elle chante en duo avec Serge), ainsi que la première version de "Je t'aime... moi non plus", qui va rester inédite durant... 19 ans.
La rupture, cuisante, lui inspire aussitôt "Initials B.B.", sublimation de son chagrin d'amour, au printemps 1968. Tandis que les étudiants font la révolution au Quartier Latin, Serge se réjouit d'avoir écrit les paroles du nouveau tube de Françoise Hardy ("Comment te dire adieu").
Pierre Grimblat lui propose de tourner dans son nouveau film, intitulé Slogan et largement inspiré par sa carrière de réalisateur de films publicitaires. Sa partenaire féminine pourrait être Marisa Berenson, la mannequin vedette la plus recherchée de l'époque. Serge s'imagine déjà occupé à séduire la belle... Finalement, Grimblat lui préfère une actrice anglaise qu'on a brièvement aperçue, quasi nue, dans Blow Up de Michelangelo Antonioni. Déçu au premier abord, Serge va peu à peu craquer pour la très jolie petite londonienne. Ensemble, ils vont chanter "La chanson de Slogan", mais surtout une nouvelle version de "Je t'aime... moi non plus". Ensemble, ils vont vivre une des plus belles histoires d'amour de ce siècle...

1971 à 1979
"SPIRIT OF ECSTASY"
Les seventies de celui qui va se métamorphoser en 1976 en L'homme à tête de chou sont une décennie de prodigieuse créativité : après nous avoir raconté la terrible Histoire de Melody Nelson et s'être remis d'une première crise cardiaque alors qu'il enregistrait "Je suis venu te dire que je m'en vais", il va la terminer en chantant sa scandaleuse "Marseillaise" reggae, "Aux armes et caetera" ...
Résumé de l'épisode précédent : Serge est amoureux fou de Jane Birkin, qui est à la fois sa nouvelle conquête et celle qui va lui inspirer le premier d'une série de "concept-albums". Ce premier disque, qui sort en mars 1971, c'est évidemment Histoire de Melody Nelson, bientôt qualifié dans la presse de "premier poème symphonique de l'âge pop" ; l'histoire débute sur ce quatrain innocent, qui plante le décor, l'ambiance et le héros : "Les ailes de la Rolls effleuraient des pylônes Quand m'étant malgré moi égaré Nous arrivâmes ma Rolls et moi dans une zone Dangereuse, un endroit isolé"
Effectivement, quelques mois plus tôt, avec les droits d'auteur de "Je t'aime moi non plus", Serge s'était acheté une Rolls, modèle 1928. N'ayant ni permis ni chauffeur, elle ne sortira presque jamais de son garage, jusqu'à ce qu'il la revende dix ans plus tard, ne gardant que le bouchon du radiateur, le "Spirit of Ecstasy" de la chanson...
A tous points de vue, cet album est foudroyant. Annoncé par une campagne publicitaire inédite dans le monde de la chanson française. Les murs de Paris avaient été placardés d'affiches portant le nom mystérieux de Melody Nelson, sans autre détail...
Interviewé pour le superhebdo Pop Music par Gérard Jourd'hui, Serge déclare à l'époque ceci : "Au niveau du phrasé, le problème de chanter ou non en français ne se pose pas pour la pop-music. Pour le jazz, il est insoluble. La pulsation du rock le permet mais parfois, à cause des accents toniques particuliers, j'ai pris bien garde de ne faire que parler et de ne pas chanter. Quant au thème, il est peut-être motivé par ma vie, la rencontre d'un type de quarante ans avec une jeune fille. Quant à la mort, je l'ai trucidée pour que mon amour reste éternel."
L'album comprend sept plages dont deux longues de plus de sept minutes, une ossature rythmique rock basse / batterie / guitare et un orchestre symphonique de cinquante musiciens complété pour les dernières mesures par les voix de soixante-dix choristes. La presse l'accueille comme une ¿uvre majeure, c'est un énorme succès critique... mais les ventes ne dépassent pas les 20 ou 25 000 exemplaires, au grand désespoir de son auteur et de ses fans, tels Françoise Hardy : "C'est l'un de mes disques préférés, déclarait-t-elle en 1985 : musicalement, c'était tout à fait nouveau, extrêmement pur, d'une originalité complètement inimitable. Cet album, je le sais pour en avoir parlé avec plein de musiciens, a influencé absolument tout le monde." Même enthousiasme du côté d'Isabelle Adjani : "J'adorais ça, nous a confié l'actrice, c'était de la littérature musicale, j'avais l'impression de me couler dans un bouquin que j'aimais, c'était à la fois idéal et mortifère, un mélange d'éclats de vie et d'éclats de mort."
Dépité par la réaction du grand public - malgré un excellent show télévisé entièrement dédié à L'Histoire de Melody Nelson et réalisé par Jean-Christophe Averty, qui est diffusé lors des fêtes de fin d'année en décembre 1971, Serge lance l'idée de "La décadanse" : un slow sulfureux au cours duquel l'homme exhibe sa partenaire aux autres danseurs... Mais la mode ne prend pas et l'idée d'un "Je t'aime moi non plus" bis fait long feu... Il est temps de revenir à des choses plus sérieuses !

VU DE L'EXTÉRIEUR
Charlotte naît en juillet 1971. Gainsbourg en fait trop : durant l'enregistrement de son nouvel album, Vu de l'extérieur, en mai 1973, il est victime d'une crise cardiaque. Signe du destin, vision prémonitoire ? La chanson-phare de ce nouveau disque, sur la pochette duquel on voit le visage de Serge entouré de nombreuses têtes de singes, s'intitule "Je suis venu te dire que je m'en vais"... Il en termine l'enregistrement à la fin de sa convalescence, en septembre de la même année. On lui conseille d'arrêter de fumer et de boire moins, mais il n'écoute pas ses docteurs. Tout juste accepte-t-il de réduire sa consommation de café...
Entre-temps, Jane a publié son premier album (Di-doo-dah) : Serge-le-Pygmalion a trouvé en elle son élève idéale. A tel point qu'il écrit le scénario de son premier film autour du personnage androgyne qui partage sa vie ("Les autres filles ont de beaux nichons / Et moi, moi je reste aussi plate qu'un garçon / Que c'est con") : ce sera Je t'aime moi non plus (le film) dont le tournage débute en septembre 1975 du côté d'Uzès, dans le Gard, avec Joe Dalessandro, Hugues Quester, ainsi que Gérard Depardieu et Michel Blanc dans de courtes apparitions.
Ce film provocateur suscite le scandale dès sa sortie, tout comme l'avait fait l'album Rock Around the Bunker quelques mois plus tôt (avec des chansons impassables en radio, du moins à l'époque, telles que "Nazi Rock"). Serge se fait pardonner en enregistrant régulièrement, souvent avant l'été, une chanson plus légère : c'est ainsi que "L'ami Caouette" fait un joli carton en radio durant l'été 1975 en étant adopté par les mômes. Idem, il plaque des paroles sur la très craquante mélodie de la "Ballade de Johnny Jane" (qui figure sur la bande originale du film Je t'aime moi non plus) et il offre un superbe tube à Jane. Celle-ci, après Di-Doo-Dah, a droit à son deuxième album solo en 1975 (Lolita Go Home) mais pour cause de surcharge de travail, Serge laisse le soin à Philippe Labro d'écrire les textes de plusieurs chansons et le futur big boss de RTL s'en tire avec les honneurs. Serge se rattrape en 1978 en signant tout seul cette fois les mélodies et les lyrics de l'album Ex-fan des sixties qui est un nouveau triomphe pour sa compagne...
Inutile de préciser que ce tourbillon d'activité dissimule chez Serge un problème de fond : malgré les passages en radio de "Je suis venu te dire que je m'en vais", l'album Vu de l'extérieur ne s'est pas bien vendu. Pour Rock Around The Bunker, c'est pire encore : les programmateurs, effarés par le contenu du disque, l'ont allègrement passé à la trappe. Voilà pourquoi, de temps en temps, Serge - qui redoute de devenir "Mr Birkin", vu les succès de sa compagne dans le créneau "cinéma populaire français" au début des seventies - accepte de signer des bandes originales de film. En effet, s'il se mord les doigts d'avoir refusé de travailler pour Just Jaeckin (Emmanuelle) et pour Bertrand Blier (Les Valseuses), il se rattrape en enregistrant les B.O. de Madame Claude, du troisième volet des aventures de Sylvia Kristel dans Emmanuelle puis il se fait un plaisir de prêter sa chanson disco, tube de l'été 1978, à la bande des Bronzés, ce qui vaut une seconde carrière au fameux "Sea, Sex And Sun"...Deux ans plus tard, il rafle la mise avec "Manureva", chanté par Chamfort, inspiré par la tragique disparition du marin Alain Colas...

LE SUMMUM DE SON ART
"J'ai croisé "L'homme à tête de chou" à la vitrine d'une galerie d'art contemporain. Quinze fois je suis revenu sur mes pas puis sous hypnose j'ai poussé la porte, j'ai payé cash et l'ai fait livrer à mon domicile. Au début il m'a fait la gueule, ensuite il s'est dégelé et m'a raconté son histoire. Journaliste à scandales tombé amoureux d'une petit shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers..." Voici comment Gainsbourg présente à la presse son nouvel album, inspiré d'une sculpture signée Claude Lalanne. Enregistré à Londres avec l'orchestre d'Alan Hawkshaw et sous la direction de Philippe Lerichomme, l'album sort en décembre 1976 et est immédiatement acclamé par la critique comme un chef d'¿uvre majeur : il contient entre autres les sublimes "Variations sur Marilou", au cours desquelles Serge atteint le summum de son art.
Deux ans plus tard, le même Philippe Lerichomme suggère à Serge de marier sa technique très particulière de "talk-over" (parler plus que chanter sur la mélodie) aux rythmes reggae qui nous viennent de la Jamaïque...
1979 à 1991
Au cours des années 80, l'ancien poète maudit devient une authentique superstar. Quitté par Birkin, Gainsbarre multiplie les provocs, avec plus ou moins de bonheur, tout en publiant une poignée de disques essentiels... Premier coup d'éclat, l'album reggae qu'il enregistre en janvier 1979 à Kingston (Jamaïque) avec les musiciens de Peter Tosh (la star de "Don't Look Back" et Legalize It) et les choristes de Bob Marley (y compris Rita Marley, la femme du prophète rasta). Un album qui regorge de tubes : "Relax Baby Be Cool", "Lola Rastaquouère", "Vieille canaille" et bien sûr la fameuse version reggae de "La Marseillaise", "Aux armes et caetera", qui donne son titre à l'album. Aussitôt adopté comme hymne officieux par les radios libres qui se multiplient sur la bande FM, relayées à leur tour par les périphériques, c'est un tube gigantesque au printemps 1979, au point qu'il parvient aux oreilles de l'éditorialiste Michel Droit, qui porte bien son nom et qui rédige à l'époque ses petites bafouilles dans Le Figaro Magazine.
Le 1er juin 1979, il n'y va pas avec le dos de la cuillère : "Quand je vois apparaître Serge Gainsbourg je me sens devenir écologiste. Comprenez par là que je me trouve aussitôt en état de défense contre une sorte de pollution ambiante qui me semble émaner spontanément de sa personne et de son ¿uvre, comme de certains tuyaux d'échappement..."
En gros, l'éditorialiste est révolté par le traitement infligé à l'hymne de la nation par notre héros, au point qu'il dérape dangereusement et insinue, entre les lignes, que Gainsbourg joue un mauvais tour à ses "coreligionnaires" (le mot rappelle étrangement la propagande allemande sous l'Occupation), autrement dit aux autres Juifs : ne risque-t-il pas, en bavant sur les vers de Rouget de Lisle, de faire renaître un antisémitisme toujours rampant ? La polémique prend aussitôt une ampleur phénoménale et Gainsbourg répond à Michel Droit dans Le Matin-Dimanche : "Peut-être Droit, journaliste, homme de lettre, de cinq dirons-nous, (...) officiant à l'ordre national du Mérite, médaillé militaire, croisé de guerre 39-45 et croix de la Légion d'honneur dite étoile des braves, apprécierait-il que je mette à nouveau celle de David que l'on me somma d'arborer en juin 1942 noir sur jaune et ainsi, après avoir été relégué dans mon ghetto par la milice, devrais-je y retourner, poussé cette fois par un ancien néo-combattant ?" Pendant ce temps, l'album s'écoule comme des petits pains, jusqu'à atteindre les 350 000 exemplaires vendus...

RETOUR SUR SCÈNE
Avec le groupe rock Bijou, rencontré quelques mois plus tôt, Gainsbourg s'était déjà amusé à remonter sur scène à deux ou trois reprises ; pour la fin décembre 1979, il décide de redonner pour la première fois depuis 14 ans une série de concerts dans l'un de ses points de chute favoris, en tant que noctambule, le théâtre du Palace. Un grand retour sur scène, devant un public très jeune, salué avec enthousiasme par la presse unanime.
De retour à Paris, peu après la publication de son unique roman - ou plutôt, de son "conte parabolique" - Evguénie Sokolov, aux éditions Gallimard, Gainsbourg paye au prix fort le prix de ses excès. En août 1980, Jane décide de le quitter, emportant avec elle ses deux filles, Kate (13 ans) et Charlotte (9 ans). "Jane est partie par ma faute, me confia Serge quelque temps après, je faisais trop d'abus, je rentrais complètement pété, je lui tapais dessus. Quand elle m'engueulait, ça me plaisait pas : deux secondes de trop et paf..." Son chagrin d'amour est épouvantable, même s'il se console assez vite dans les bras de la très belle Bambou...
Qu'est-ce qui a changé au royaume de Gain-gain ? Tout simplement, l'irruption de Gainsbarre, son double alcoolisé, se croyant obligé de passer toutes ses nuits en boîte, comme pour savourer chaque minute de son succès soudain, après ces années de galère au cours desquelles il publiait des albums superbes qui ne se vendaient pas... La rencontre des "p'tits gars" et des "p'tites pisseuses" le remplit de joie et de fierté au point que l'éternel timide se cache sous un masque de plus en plus provoc et exhibitionniste, celui qui va multiplier les esclandres à la télé...
L'apparition de Gainsbarre est officialisée par "Ecce Homo", l'une des meilleures chansons du deuxième album reggae, Mauvaises nouvelles des étoiles, qu'il publie en 1981. On aurait pu s'attendre à ce qu'il y exprime son désespoir après la rupture, mais il n'en est rien : c'est à Catherine Deneuve, sa partenaire dans le film Je vous aime (qui sort sur les écrans en décembre de la même année), qu'il fait chanter dans un premier temps ses états d'âme sur un album qui ne tient pas vraiment ses promesses, hormis des titres déchirants tels que "Souviens-toi de m'oublier" ou "Dépression au-dessus du jardin" (qu'il reprendra sur scène au Casino de Paris en 1985). Puis c'est à Jane elle-même qu'il lègue son blues, sur des albums aussi sublimes que Baby alone in Babylone (1983), Lost Song (1987) ou Amour des feintes (1990). Avec Isabelle Adjani, qui est également son interprète en 1983, il plonge au fond de la piscine le temps d'un Pull marine bien cafardeux, aux côtés de titres plus légers comme "Ohio" ou "Beau oui comme Bowie"...
Gainsbarre, entre-temps, est devenu un invité de choix des plateaux télé : il suffit d'annoncer sa venue pour qu'explose l'audimat. Armé de ses blagues cradingues, il sème sa zone face aux gentils animateurs des grosses machines de la variété diffusées en prime-time. On se souviendra longtemps encore de ses déclarations salaces face à la diva américaine Whitney Houston devant un Michel Drucker pétrifié... Mais c'est sur le plateau de "7 sur 7", le 11 mars 1984, qu'il "réussit" son plus gros scandale, en brûlant en direct un billet de 500 francs. A l'origine de cette provoc' une démonstration simple : Serge voulait tout bêtement montrer combien lui laissent les impôts après ponction sur ses (gros) revenus - un maigre 15 %. Très mal ressenti par le grand public (qui l'encaisse comme l'insulte d'un homme riche se moquant des pauvres), ce geste lui coûte cher en terme d'image de marque. Il s'en expliquera lors d'un "Jeu de la vérité" pour le moins musclé, face à Patrick Sabatier, un an plus tard, et tentera de se faire pardonner en signant en direct un chèque de 100 000 F pour Médecins Sans Frontières...

LOVE ON THE BEAT
Après son aventure reggae, Serge désire passer à autre chose. Avec Philippe Lerichomme, son fidèle directeur artistique, il choisit pour son nouvel album, enregistré en avril 1984 à Manhattan, le funk new-yorkais.

Notulus
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